La anche

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Le rôle considérable que la musique a joué à l'Exposition internationale de 4867 est sans précédent dans l'histoire de l'art.
La musique, dont les hommes ont de tout temps apprécié le côté récréatif et charmant, et dont le côté moralisateur s'est révélé aux esprits sérieux, dans ces dernières années, par hi création de l'orphéon , a pris enfin le rang et l'importance qui lui étaient dus avec les autres beaux- arts, dans cet immense concours des travaux et des intérêts de tous les peuples.
Trop longtemps les organisateurs des grandes manifestations du génie humain n'ont considéré la musique que comme une superfluité; s'ils Pont acceptée quand elle se trouvait intimement liée à l'industrie, comme dans les instruments, la gravure et l'impression, ils l'ont bannie lorsqu'elle s'est présentée sous la forme immatérielle de l'inspiration pure. Exclure de l'arène oh figuraient glorieusement les peintres, les sculpteurs, les graveurs et les architectes, les compositeurs de musique et leurs interprètes, c'était commettre une injustice choquante, contre laquelle protestaient à la ibis le goût public, le génie des maitres , le talent des virtuoses.
La commission impériale de l'Exposition de 1867 n'a pas voulu se rendre complice des traditions de la routine en prolongeant cet ostracisme. C'est avec la plus louable libéralité qu'elle a réagi contre l'indifférence dont les compositeurs de musique et les exécutants avaient été victimes auxexpositions précédentes de la France et de l'étranger. La plus large part a donc été faite à la musique représentée sous toutes ses formes au Champ-de-Mars, devenu ainsi la scène harmonieuse, immense, éloquente, inouïe, du plus sympathique comme du plus universel des arts.
Un livre était à {hire sur la musique, les musiciens et les instruments de musique à l'Exposition de 1867.
n PRÉAMBULE.
Mais qui donc se trouverait de taille à entreprendre une tâche semblable ?
Qui done se sentirait assez vigoureux pour brasser une matière dont chaque division pouvait fournir les développements d'un livre entier ?
C'est nn esprit encyclopédique qu'il aurait fallu pour traiter un sujet si varié dans son apparente unité, et cet esprit même n'aurait pas sua; s'il n'avait été aussi celui d'un vaillant et d'un téméraire.
Tracer d'un seul coup le tableau animé de l'industrie et de l'art musical actuel chez tous les peuples du monde reprétlentés dans ce spécimen d'univers appelé le Champ-de-Mars, tout en rassemblant, en coordonnant méthodiquement, sans en omettre une seule, les pièces officielles émanées de la commission et des sous-comités, quel travail, juste ciel I et qui, en dehors des athlètes de la science, si rares à cette heure, eût osé s'en charger?
J'eusse cherché longtemps le héros de cette difficile et pénible entreprise sans le pouvoir trouver; et le dernier nom qui me fût venu à l'esprit, certes, c'ent étéle mien.
Le savoir, la volonté, le temps, tout m'eût manqué, pour me mettre à l'oeuvra, tout, jusqu'à cette grâce d'état de l'écrivain , que les gens bienveillants appellent illusion, et que les antres moins bienveillants nomment simplement vanité.
Comment donc m'est-il arrivé d'accomplir ce miracle en faisant ce que je n'aurais pas voulu faire et ce que je ne pouvais pas faire?
Je n'en sais rien, vraiment.
J'ai pris un jour par un petit bout d'une question cet attrayant, ce vaste sujet, sans songer à mal, et de méme que tout le corps passe dans une roue d'engrenage, quand le pan de votre habit s'est trouvé engagé, ainsi il m'est arrivé, et tout l'ouvrage a passé.
Que ce livre soit complet dans toutes ses parties, n'y veuillez pas compter un seul instant, et tenez pour certain, au contraire, qu'il pèche par l'ensemble, par le détail, par le fond et par la forme.
Et c'est tout simple, car, je le répète, pour mener à bonne lin une semblable entreprise , il aurait fallu es talents réunis de plusieurs hommes de talent, et je n'ai que mon mérite propre, hélas! qui est un mince mérite.
Néanmoins, je n'aurai pas produit une oeuvre inutile. Ce livre
PRÉAMBULE.
restera, malgré ses imperfections, parce qu'il est de bonne foi, suivant l'expression de Montaigne, et qu'on voudra le conserver comme les archives de tout ce qui, par un côté quelconque, se rattache à l'exposition musicale de cette majestueuse Exposition de 1867.
fl se divise en quatre parties principales.
Dans la première partie, après avoir rappelé en quelques pages l'histoire toute récente des expositions industrielles, je passe à l'organisation générale de l'Exposition universelle de 1867, pour entrer dans le détail de l'organisation touchant les choses de la musique. Les travaux de cette organisation, avec tous les documents officiels à l'appui, tels que arrêtés ministériels, rapports des comités, règlement des concours, etc., etc., seront, je le crois, étudiés avec intérêt, car ils constituent les fortes assises sur lesquelles a pu s'élever l'édifice musical de l'Exposition.
La seconde partie est consacrée à l'exécution musicale. Les concours d'orphéons, de musiques civiles, de musiques régimentaires, la remplissent, avec l'historique des concerts à grand orchestre et (lieurs, du Théâtre international, des concerts de Strauss et de Bils, au cercle international. de la musique dans le pare, des concerts hongrois, du jardin chinois, du café tunisien, des concerts d'essai à l'intérieur de l'Exposition, — qu'on pourrait appeler des concerts-Bataille — etc., en >- ajoutant tous les documents officiels, arrêtés, rapports, qui se rattachent à cette partie du programme.
La troisième a pour objet l'analyse des méthodes, des solféges, des systèmes de notation nouvelle, des appareils pour l'enseignement, des tableaux pour les écoles, de l'impression, de la gravure des éditions, et du commerce de musique, sans qu'un seul exposant soit passé sous silence.
Enfin, la quatrième partie comprend l'examen des instruments de musique, divisés en instruments à cordes, — instruments à vent à embouchure, — instruments à vent à embouchure latérale, —instruments à vent à clavier, — instruments mixtes, formés d'éléments appartenant aux familles indiquées plus haut, -- instruments de percussion, etc.
On le voit par ce rapide aperçu, c'est un monument véritable à la mémoire de l'art musical de tous les peuples représentés à l'Exposition universelle, c'est-à-dire de, tous les peuples du monde, y compris les peuplades sauvages de l'Afrique et de l'Amérique, que nous avons édifié.
PRÉAMBULE.
Si le monument pèche par quelque point, condamnez l'architecte, n'accusez pas ses intentions. J'ai pu me tromper, je n'ai jamais trompé. Aucun exposant, français ou étranger, n'est oublié dans ce laborieux travail, qui renferme aussi la liste exacte et complète des industriels récompensés, leur classement, et les noms, soigneusement collationnés, de toutes les Sociétés orphéoniques européennes ayant pris part aux fêtes de rEXposition, avec le nombre exact des musiciens composant chaque SOciété et chaque musique régimentaire , .le nom de leur chef et l'organisation de chacune d'elles.
Je ne me suis point dissimulé, — étc, par trop naïf, — qu'il est
impossible de toucher à l'amour-propre des artistes et à l'intérêt des industriels, sans provoquer des colères, des réclamations, et aussi parfois, sans que dame Calomnie, avec son air patelin, ne vienne faire ses petites offres de services. Les colères, j'en ris; les calomnies, je les méprise ;les réclamations, c'est autre chose : je les prends en considération, même quand elles ne sont pas présentées sous la forme polie qui est toujours celle des gens bien élevés et qui se respectent eux-mêmes.
Quelques-unes des parties de mon travail, publiées d'abord dans le Itene$trel, ont provoqué de la part des intéressés certaines explications, les unes courtoises, d'autres acerbes, d'autres grossières, le plus grand nombre insignifiantes. Le Menestrel a libéralement accueilli toutes ces réclamations sur ma prière, et j'en ai remercié son honorable directeur.
Mon livre ne sera pas moins libéral que le journal.
Aucun des articles ou des passages d'articles qui ont soulevé des réclamations n'y a été maintenu sans les réclamations auxquelles ces articles ou ces passages d'articles ont donné lieu, et. j'ai ajouté aux réclamations déjà publiées, un certain nombre de lettres inédites qui m'ont été adressées par des exposants sur leurs ouvrages exposés. Juger les oeuvres d'un homme et refuser ensuite d'accepter les raisons fournies par cet homme clans la forme qu'il lui a phi de les manifester, afin que le public puisse juger à son tour l'accusation et la défense, c'est, à mon sens, commettre un acte de déloyauté. Or, je suis de ceux qui pensent qu'il n'y a pas de petite injustice, et mon but, depuis quej' ai l'honneur de tenir une plume, a été bien moins de paraitre avoir raison que de m'éclairer moi-même en cherchant la vérité.
PRÉAMBULE.
L'Exposition universelle de 1867 est un de ces efforts du génie humain qui ne se renouvellent pas ou qui se renouvellent à de très-longs intervalles. La musique , répétons-le encore , — y a tenu une place sans précédent à aucune exposition, sous le quadruple rapport de l'organisation, de l'exécution, des ouvrages didactiques et des instruments.
Si, au moment de livrer ces nombreuses pages à l'impression, j'avais besoin, pour faire excuser mon insuffisance et dompter mon hésitation, d'un titre nouveau et décisif, je le trouverais clans cette juste et éloquente pensée de M. Monferrier :
« Le plus noble et leplus beau travail de l'esprit humain est la recherche de la vérité; mais s'il n'appartient qu'aux intelligences d'élite d'agrandir • le domaine des sciences, d'y tracer de nouvelles voies, et de devenir ainsi les centres lumineux, autour desquels gravite la civilisation, il est une tache plus modeste dont personne ne peut méconnaître l'utilité : c'est celle de propager les conquêtes du génie, de les développer, d'en tirer des conséquences , de les féconder en les popularisant. » — Cette tâche modeste a été la mienne; elle suffit à mon ambition.
OSCAR COMETTANT.
LÀ MUSIQUE
LES MUSICIENS
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
INTRODUCTION HISTORIQUE.
ORGANISATION DE LA PREMIÈRE EXPOSITION INDUSTRIELLE.
COUP D'OEIL SUR CELLES QUI SUIVIRENT.
Avant d'entrer dans le détail de l'organisation de la partie musicale de l'Exposition de 1867, il ne sera pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur l'ensemble de l'organisation de la première exposition publique des produits de l'industrie , exposition qui a eu lieu en France.
On verra, par la lecture des documents officiels qui s'y rattachent, quels progrès immenses et au-dessus de toute prévision se sont accomplis dans l'espace de soixante-dix ans écoulés entre notre première exposition industrielle , consacrée exclusivement aux produits français , et la splendide manifestation de 1867, ois toutes les nations du monde, et jusqu'aux peuplades sauvages de l'Afrique et de l'Amérique, ont été représentées.
C'est à François, de Neufehàteau (comte Nicolas-Louis), né au bourg de Lifol-le-Grand , en Lorraine , le 7 octobre 1752 , que revient l'honneur d'avoir , pendant qu'il était ministre de l'intérieur aux administrations centrales des départements, en l'an VI de la République française (1798), mis publiquement à jour les ressources industrielles, agricoles et commerciales du pays, peu nombreuses alors, mais qui devaient, sous l'influenCe des principes nouvellement proclamés, prendre un si rapide et si brillant essor.
Alors comme aujourd'hui, c'est le Champ-de-Mars qui avait été choisi pour lieu d'exposition, et c'est pour fêter dignement l'anniversaire de la fondation de la République que cette exposition fut décidée.
LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
La première eirçulaire du ministre porte la date du 9 fructidor an VI Mi août 1798), et elle est empreinte d'une grandeur de vue qui la rend digne d'être rappelée dans son entier. La voici :
Criovtas ,
/ Au moment où l'anniversaire de la fondation de la République, embellissant nos fêtes nationales des plus glorieux souvenirs, va rappeler à tous les Français et les grands événements qui la préparent, et les triomphes qui l'ont affermie, pourrions-nous oublier, dans les témoignages de notre reconnaissance,
les arts utiles qui contribuent si puissamment à sa prospérité ?
• des arts qui nourrissent l'homme, qui fournissent à tous ses besoins, et
qui ajoutent à ses facultés naturelles par l'invention et l'emploi des machines , sont à la fois le lien de la société, rame de l'agriculture et du commerce, et la source la plus féconde de nos jouissances et de nos richesses. Ils ont été souvent oubliés et même souvent avilis; la liberté doit les venger.
s La France républicaine est devenue l'asile des beaux-arts ; et, grène au génie de nos artistes et aux conquêtes de nos guerriers, c'est désormais dans nos musées que l'Europe viendra en prendre des leçons. La liberté appelle également les arts utiles en allumant le flambeau d'une émulation inconnue sous le despotisme, et nous offre ainsi les moyens de surpasser nos rivaux et de vaincre nos ennemis.
v Le gouvernement doit donc couvrir les arts utiles d'une protection particulière; et c'est dans ces vues qu'il a cru devoir lier à sa fête du le' vendémiaire', avec spectacle d'un genre nouveau, l'exposition publique des produits de l'industrie française.
« Il eût été à désirer sans doute que le temps eût perlais de donner à cette solennité vraiment nationale une étendue et un éclat dignes de la grandeur de la République; mais le gouvernement connaît le zèle des fabricants industrieux qui honorent leur pays ; il espère qu'ils s'empresseront de concourir à l'embellissement de la fête qu'il a conçue. Cette fête se renouvellera toutes les années; toutes les années elle doit acquérir plus d'ensemble et de majesté.
« Un emplacement décoré, sûr et abrité, fourni par le gouvernement, recevra les fabricants français et les produits de leur industrie qu'ils voudront y exposer à l'estime et à la vente qui ne peut manquer d'en être la suite. L'exposition aura pour époque et pour durée les cinq jours complémentaires. Un jury, nommé par le gouvernement, parcourra les places attribuées à chaque industrie et choisira, le cinquième jour, les douze fabricants ou manufacturiers qui lui auront paru mériter d'être oll'erts à la reconnaissance publique dans la fête du 4" vendémiaire '.
Le local sera indiqué par le programme de cette fête. Je n'ai pas besoin de vous assurer que le gouvernement veillera d'une manière spéciale à la sûreté
1. 22 septembre Ma.
2. 2t septembre.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 3
des personnes et ries propriétés ; mais je dois ajouter que son intention est de contribuer, par tous les moyens possibles, h l'embellissement du tableau varié que présentera cette réunion de nos richesses industrielles.
Il faut que le peuple français conwive une forte idée de sa dignité, et qu'il soit le témoin de la considération attachée aux arts utiles , à ces arts dont l'exercice fait son occupation et doit faire son bonheur.
Quel sentiment profond de ce que j'appellerai la majesté du travail dans les paroles de ce ministre, et quel magnifique hommage rendu aux travailleurs, qui sont les soldats de la fortune publique , mais que la vanité des castes privilégiées avait si souvent, jusque-là, enveloppés d'uu stupide mépris! Achevons la lecture de cette circulaire si intéressante à tous les points de vue, et d'un si utile enseignement.
Les conditions exigées des Français industrieux, pour être admis à cotte espèce de concours, se réduisent aux suivantes :
a I o Justifier de leur qualité par la présentation de leur patente, « 20 N'exposer en vente que des produits de leur industrie.
t Sauf ces conditions, tout manufacturier ou fabricant français qui se sera lait inscrire avant le 2fi fructidor dans les bureaux de la quatrième division du ministre de l'intérieur, rue Dominique, la. 238, bureau des arts et manufactures, sera admis à l'exposition et obtiendra un local gratuit pour le temps de sa durée.
a Il aura l'attention d'indiquer non-seulement ses noms, celui de sa fabrique et du département oh elle est établie, mais encore l'espèce de produits manu• facturés ou industriels qu'il destine à l'exposition.
Comme le local, à raison du nombre des concurrents, ne peut avoir une très-grande étendue, j'espOre que les fabricants ne présenteront que ce qu'ils ont de plus parfait; nul art ne sera excepté.
« Les fabricants qui n'habitent point Paris ou ses environs , et qui voudront concourir, vous remettront leur inscription , que vous madresserez sur-lecham p.
Il sera publié une liste de ceux qui seront admis à l'exposition. Je vous incite, Citoyens, à donner à cette annonce la plus grande et la plus prompte publicité. Je n'ai pas besoin d'exciter votre zèle pour l'exécution de cette idée. s Tous les départements doivent être jaloux de concourir à cette fète de l'In- dustrie nationale, et faire leurs efforts pour qu'elle devienne, tous les ans, plus riche et plus brillante. Les Français ont étonné l'Europe par la rapidité de leurs exploits guerriers, ils doivent s'élancer avec la même ardeur dans la carrière du commerce et des arts de la paix.
« Salut et fraternité.
FRANÇOIS (de Neufchâteau). »
4. 12 septembre.
4. LA' MUSIQUE, LES MUSICIENS
Une seconde circulaire du ministre de l'intérieur prévenait les fabricants et. manufacturiers qui désiraient concourir à l'exposition que le terme du 26 fructidor, précédemment fixé pour la clôture des inscriptions, serait prorogé jusqu'au 29 inclusivement. Jusqu'à cette époque, tout Français exerçant un art ou une industrie quelconque était admis a se faire inscrire dans les bureaux de la quatrième division du ministère de l'intérieur, rue Dominique, Il° 238, afin d'obtenir un local gratuit dans le lieu de l'exposition, et de faire partie des artistes et fabricants sur lesquels devait porter le choix du jury.
Depuis la fête de la Fédération, fête sans pareille, nous apprend Dulaure dans ses Esquisses historiques clos principaux événements de la Révolution française, jamais il ne s'en était vu c ae aussi brillante que celle de 1798. Au bas et à l'ouest du tertre appelé l'autel de la patrie, fut construit un quartier percé de plusieurs rues bordées de boutiques et de magasins où se trouvèrent exposés les produits de l'industrie française. Ces boutiques n'étaient pas nombreuses, et, malgré lesell'orts de François, de Neufchâteau , cent six exposants seulement répondirent à son appel. Mais, en ordonnant l'exécution d'un projet si utile aux progrès des arts industriels, le Directoire exécutif ne s'était pas dissimulé que le temps ne permettrait pas de donner à cette solennité toute l'étendue et tout l'ensemble dont elle était susceptible. En effet, le plus grand nombre des villes de France, à cette époque où la vapeur n'avait pas encore si merveilleusement abrégé les distances, où les routes étaient mal entretenues, et les transports longs, difficiles et conleux, n'apprirent que trop tard la nouvelle de ce bienfait industriel pour pouvoir en profiter. Ce que François, de Neufchâteau, avait voulu, c'était inaugurer l'exécution d'une grande et féconde idée, c'était, comme il l'a dit lui-même, mettre les arts utiles à leur place, en les vengeant de l'espèce d'avilissement auquel ils avaient été condamnés sous le
despotisme.
•
Une nouvelle ère, écrit avec enthousiasme ce ministre dans une troisième circulaire, est commencée pour ces arts nourriciers, les premiers de tous chez un peuple qui a fait de leur étude une condition essentielle à l'exercice de ses droits civils et politiques. Déjà tous les départements ont applaudi à l'idée conçue par le gouvernement de lier le triomphe paisible des manufactures nationales aux triomphes guerriers dont nos fêtes retracent une image si touchante. On a vu, avec un enthousiasme qui présage les plus brillants succès, s'ouvrir une sorte de concours où les productions de l'industrie française dans tous les genres étaient offertes aux regards de la nation et désignées à la reconnaissance Cette première exposition a rempli, en effet, de la manière la plus
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
heureuse, les vues fraternelles du Directoire exécutif. Lisez avec attention le catalogue des produits exposés, avec le jugement du jury qui se trouve à la suite, et vous vous convaincrez que l'industrie française, prise au dépourvu, sans avoir eu le temps de préparer ses moyens et de développer ses ressources, a honoré le génie national par des productions qui peuvent exciter l'envie des étrangers; vous verrez que cette première exposition, conçue et exécutée à la bête, incomplétement organisée, est réellement une première campagne, une campagne désastreuse pour l'industrie anglaise, et glorieuse pour la République. C'est h vous, citoyens, de féconder le germe précieux d'émulation que le gouvernement vous confie; c'est à vous d'électriser les artistes de votre arrondissement , et de les pénétrer de l'intérêt qué le gouvernement attache aux travaux des arts, h ces travaux vraiment populaires dont la perfection et l'activité ont une si puissante influence sur la richesse et le bonheur des nations. Qu'ils sachent par vous que la gloire n'attend pas moins l'artiste ingénieux , dont l'industrie met à contribution les nations étrangères, que le guerrier intrépide qui les soumet par ses armes et par son courage; qu'ils se persuadent enfin que nos manufactures sont les arsenaux d'où doivent sortir les armes les plus funestes à la puissance britannique.
Ainsi que Pavait annoncé le programme officiel, les jeux divers et les cérémonies qui composèrent la fête, tels que joute sur l'eau, luttes, promenades triomphales, courses à pied, à cheval , en chars, expériences aérostatiques, banquets, feux d'artifice, proclamation du nom des citoyens qui , par des actions héroïques , par des découvertes utiles ou par des succès clans les beaux-arts, avaient bien mérité de la patrie, et aussi de ceux qui, durant l'année, avaient exposé leur vie pour sauver celle de leurs concitoyens, etc., etc., tous ces jeux et toutes ces cérémonies furent précédés de cinq jours d'exposition. L'ouverture s'en fit solennellement par le ministre qui en avait été l'heureux instigateur, et il prononça, à cette occasion, un discours admirable dont nous détacherons quelques fragments utiles à rappeler. Au milieu de Pen- ceinte occupée par l'exposition , et dont les portiques, au nombre de soixante-huit, étaient illuminés chaque soir, un orchestre nombreux exéce Lait, chaque soir aussi, pendant une heure, les plus belles pages instrumentales des compositeurs en vogue. Le quatrième jour, à quatre heures de l'après-midi, les membres du jury désignés par le gouvernement parmi les plus célèbres manufacturiers et savants dans les arts industriels, se rassemblèrent au Champ-de-Mars, parcoururent les portiques, visitèrent tes objets exposés et désignèrent, — tardivement peut-être, mais certainement consciencieusement et avec la plus entière
indépendance,— ceux qui lui parurent les plus dignes- d'étre honora-
e LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
blement cités comme des modèles de l'industrie française. Ces objets furent séparés des autres et exposés le jour suivant dans le temple (le l'Industrie, élevé au milieu de l'enceinte et ouvert de tous côtés. Enfin, le cinquième jour complémentaire, veille de la fête, à huit heures du soir, des salves d'artillerie se firent entendre près le palais directorial, et à neuf heures, après de nouvelles salves, six cents fusées volantes partiront à la fois de la place construite sur le grand éperon de Pont- Neuf. A ce signal , de grosses masses de feu apparurent sur les fonds, Sur les dômes les plus élevés et sur, les télégraphes, qui n'étaient pas encore des télégraphes électriques.
La musique n'a figuré dans cette solennité que comme un complément indispensable à toute fête. A l'arrivée du cortége, le Conservatoire, fondé par cette même république, exécuta un chant triomphal, et, après que le président du Directoire eut prononcé un discours, ou entendit le chant du premier vendeiniaire, paroles de Chénier, musique de Martini, Nous voyons aussi que, dans la liste de ceux qui, à cette occasion, obtinrent des brevets d'invention, figurent avec Firmin Didot, graveur à Paris (brevet 'de 15 ans pour la composition de formats stéréotypes), Erard frères, à Paris (brevet de 15 ans pour leurs harpes d'une forme nouvelle).
En consultant, les noms des artistes manufacturiers qui composaient les 106 exposants de cette première exposition , on est étonné de n'y voir figurer aucun fabricant d'instruments de musique, pas môme les frères Erard. Deux horlogers, Breguet et Lemaire, exposent seuls, le premier un chronomètre musical, le second une pendule à jeu de fliite et une boite à carillon. C'est tout en fait de musique, et c'est vraiment bien peu.
Douze exposants dont ou trouvera les noms et qualités dans une brochure historique de M. A. Chevrier ', avec les noms et qualités des autres industriels qui prirent part à ce premier tournoi du travail en France, obtinrent du jury une médaille d'or du poids de '120 grammes, portant sur sa face : « Encouragement et récompense à l'industrie ,,. La figure emblématique de la République française, debout, coiffée du bonnet de la liberté, et tenant de la main gauche des couronnes, place la main droite sur un jeune homme portant un caducée, et tenant à la main droite uMgouvernail ; derrière lui des attributs agricoles. Un peu plus loin, derrière la figure de la République, un coq et un autel
1, A Chartres, chez l'auteur.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 7
sur lequel on lit : An VII. Le revers de la médaille n'a aucune légende. Une couronne de lauriers orne seule la place restée libre pour recevoir le nom de l'exposant lauréat.
A côté des douze médaillés, le jury désigna dix-huit exposants qui furent honorablement distingués. Le jury remarqua aussi favorablement plusieurs autres industriels, et paya un tribut d'éloges aux fabriques du Creuzot et du Gros-Caillou.
Il est marêmemeut intéressant de voir dans quels termes le premier jury de la première des expositions industrielles e rédigé son rapport, remis au ministre de l'intérieur dès le cinquième jour complémentaire. Les rapporteurs sont plus longs aujourd'hui à nous rendre compte des travaux du jury ; mais tout se faisait si rapidement en ce temps-là ! Lisons ce document, très-court d'ailleurs, et que ce modeste jury intitule modestement procès-verbal ' :
• Les citoyens composant le jury national établi pour l'examen des produits de l'industrie française, en vertu de la décision du ministre de l'intérieur du 29 fructidor an VI, se sont réunis au lieu de l'exposition publique le cinquième jour corn pl& entaire, à dix heures du matin, et ont procédé à cet examen avec le zèle et l'impartialité qui convenaient à la mission auguste qu'ils étaient appelés à remplir.
a Ils ont cru devoir distinguer dans les productions du génie trois genres de mérite d'après lesquels la société les classe toutes : en conséquence, ils se sont bien gardés de confondre et de peser dans la même balance les fruits de l'invention , les résultats du perfectionnement et les monuments de l'utilité publique.
• Ils ont cru que le premier caractère du mérite d'un ouvrage est dans l'invention; que le premier titre à la reconnaissance publique est le degré d'utilité, et que le perfectionnement, qui peut supposer le même talent, ne présente pas pour cela les mêmes droits aux récompenses nationales.
Ils n'ont pas pu se refuser à accueillir avec un sentiment de prédilection toutes les productions qui peuvent être offertes en parallèle avec les produits analogues de l'industrie anglaise; et ce n'est pas sans éprouver, avec une vive émotion, le sentiment d'un orgueil patriotique, qu'ils Ont vu présenter au concours, par des artistes français, des aciers, des limes, des cristaux, des I. Le jury se composait des citoyens DARQET, membre de l'Institut national ; MOLLARD, membre du Conservatoire des arts et métiers ; CHAPTAL, membre de l'Institut national ; VIEN, peintre, membre de l'Institut national ; GILIRT-LAIHIONT, membre du Conseil des mines; DUQUESNOT, de la Société d'agriculture du département de la Seine; Moines, sculpteur, membre de l'Institut national ; Ferdinand DERTROUD, horloger, membre de l'Institut national; GALLOIS, homme de lettres à Auteuil, associé à l'Institut national.
8 LA MUSIQUE , LES MUSICIENS
poteries, des toilespeintes, que nous pouvons offrir à nos rivaux comme des motifs pour eux d'une juste et inquiète jalousie.
n Ils conviendront encore qu'ils n'ont pu se défendre du même sentiment, lorsqu'ils n'ont trouvé dans lys fabriques de leurs voisins absolument ries de comparable aux produits étonnants de Sèvres, de Versailles, des Didot, des Breguet, desLenoir, des Mid et Guerliard.
n Les citoyens composant le jury, remplis d'estime et de reconnaissance pour les nombreux artistes qui honorent la nation, n'ont éprouvé qu'un seul regret: c'est celui de se voir contraints par le règlement de borner leurs choix, et de limiter leurs suffrages sur une seule partie des produits nombreux qui avaient mérité leur approbation : ils espèrent néanmoins qu'en s'acquittantde cette partie pénible de leurs fonctions, leur jugement sera celui du public et de tous les artistes.
n Ils eussent désiré que le temps eût permis à tous les citoyens inscrits d'exposer les produits de leur industrie pour les soumettre, l'examen du jury , et ils ont à regretter, surtout que les citoyens Boyer-Fonfrède , dont les étoffes en coton rivalisent avec les plus belles de l'Angleterre; Didot jeune, si avantageusement connu par ses superbes éditions et la fabrication de son papier vélin ; Larochefoucault, distingué dans le genre de fabrique en colonnade qu'il a formé; Delaltre, à qui la filature des cotons doit une partie de ses progrès, et autres artistes dont les ouvrages ont obtenu une réputation justement méritée, n'aient pas pu concourir, •
n Le jury n'a pas cru devoir admettre au concours les fabriques nationales de Versailles et de Sèvres, attendu que les encouragements qu'elles reçoivent du gouvernement leur donnent des (noyons qu'il est difficile à des particuliers rie réunir : il s'est borné à rendre une justice méritée aux superbes et nombreux produits qu'elles ont présentés à l'exposition.
n Le jury proclame avec confiance le jugement qu'il a porté, parce qu'il le regarde bien moins comme une récompense exclusivement acquise aux artistes qui ont paru mériter une distinction, que comme un titre d'encouragement et de reconnaissance pour tous ceux qui ont concouru; il espère donc que l'industrie française va commencer une nouvelle ère, à dater des cinq jours complémentaires de l'an VI, et que cette institution, à jamais mémorable, en prentl_., annuellement aux artistes des juges et rivaux, échauffera l'émulation, nourrira in bon goût, étouffera l'intrigue et prouvera à toutes les nations que si les arts sont l'apanage, la gloire et la force d'un gouvernement libre, te gouvernement su est, à son tour, le plus ferme soutien. tt
Reportons-nous par l'imagination au premier vendémiaire, et assistons à l'Inauguration de cette chétive exposition de l'industrie nationale, qui ne fut rien si on ne tient compte que du nombre des exposants et des produits exposés, qui est un événement immense quand on la juge au point de vue moral et des tendances par lesquelles les
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. s
peuples modernes se sont inanifestés depuis qu'ils ont acquis avec leur indépendance tous leurs moyens d'action.
Il est dix heures du matin et le ministre de l'intérieur traverse le Champ-de-Mars, se dirigeant vers le lieu de l'exposition. La marche s'effectue dans l'ordre suivant :
1° L'école. des trompettes ;
2° Un détachement de cavalerie ;
3° Deux pelotons d'appariteurs;
4. Des tambours ;
ri° Une musique militaire à pied ;
6° Un peloton d'infanterie ;
7° Les hérauts ;
8° Le régulateur de la fête ;
0° Les artistes inscrits pour l'exposition ;
16° Le jury, dont nous avons fait connaître la composition à la page précédente :
11° Le bureau central;
12° Le ministre de l'intérieur ;
13° Un peloton d'infanterie.
Qu'on se figure, massés sur le parcours du cortége, le peuple de Paris, toujours si avide de fêtes et de représentations, et si grandement intéressé par ce spectacle d'un nouveau genre.
Le ministre et le cortége ont fait le tour de l'enceinte consacrée à l'exposition ; et, comme le temple à l'industrie n'avait pu être terminé en temps utile, le ministre se plaça sur le tertre du Champ-de-Mars. D'une voix à la fois calme et ardente, il harangue en ces termes le peuple au milieu d'un silence solennel :
a CITOYENS,
a Ils ne sont plusces temps malheureux où l'industrie enchaînée osait à peine produire le fruit de ses méditations et de ses recherches; où des règlements désastreux, des corporations privilégiées, des entraves fiscales, étouffaient les germes précieux du génie; où les arts, devenus en même temps les instruments et les victimes du despotisme, lui aidaient à appesantir son joug sur tous les citoyens, et ne parvenaient au succès que par la flatterie, la corporation et les humiliations d'une honteuse servitude
0 vous qui douteriez encore des avantages inestimables d'un gouvernement libre, fondé sur la vertu et l'industrie, parcourez tous les départements qui s'honorent d'appartenir à la grande nation; comparez les produits de leur agriculture avec ceux qu'ils donnaient sous l'influence du despotisme; comptez
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les ateliers nombreux qui se sont élevés du sein des orages, et même sans espoir appargm de succès, et dites-nous ensuite si la richesse du peuple n'est pas une conséquence nécessaire de la liberté. Dites-nous, si vous le pouvez, quelles sont les bornes de l'industrie française, lorsqu'elle pourra se livrer à toute son énergie, lorsque les canaux du commerce seront rouverts, lorsqu'elle se verra ombragée par l'olivier de la paix.
« La paix I ce mot chéri, retentit dans tous les cceurs ; mais si le gouvernement ne néglige aucun moyen de vous la procurer, en conciliant la gloire de la nation et les intérêts de l'humanité ; s'il est convaincu que la prospérité de la République doit avoir pour base l'agriculture, les manufactures et le commerce, il vous appartient peut-étre plus qu'a lui , artistes républicains , de hâter le moment oit vous pourrez ;jouir de ses bienfaits. z
Je voudrais que le cadre de cet ouvrage, borné aux seules choses de la Musique, me permît de reproduire en entier cet admirable discours, qui est tout un programme constamment suivi par toutes les nations depuis qu'il a été posé par le Fronce, et dont l'Exposition de 1867 est le couronnement merveilleux.
Je passe donc sur certaines parties plus particulièrement poli tiques, pour relire avec vous la fin de cette harangue , où l'art et les artistes trouvent une voix inspirée qui les salue, un justicier qui les élève au rang qu'ils ont conquis dans la société, un vengeur qui flagelle ceux qui les avaient systématiquement méconnus et repoussés.
• Il manquait peut-être un point central à votre émulation ; l'industrie,
en dispersant ses produits sur la surface de la République , ne mettait pas les artistes à portée d'établir des comparaisons qui sont toujours clans les arts une source de perfectionnements; d'ailleurs, le gouvernement lui-mime pouvait craindre de laisser dans une obscurité décourageante les talents distingués qui honorent les départements les plus éloignés du lieu de sa résidence.
« C'est pour procurer aux artistes le spectacle nouveau de toutes les industries réunies, c'est pour établir une émulation bienfaisante, c'est pour remplir l'un de ses devoirs les plus sacrés, pour apprendre à tous les citoyens que la prospérité nationale est inséparable de celle des arts et des manufactures , que le gouvernement a approuvé la réunion touchante à l'inauguration de laquelle il m'a chargé de présider aujourd'hui , et qu'il en a fixé l'époque à celle de la fondation de la République. Ce spectacle en effet est bien vraiment républicain ; il ne ressemble point à ces pompes frivoles dont il ne reste rien d'utile. z Les artistes au ont enfin une occasion éclatante de se faire eonnattre , et l'homme- de mérite ne courra plus les risques de mourir ignoré, après quarante ans de travaux.
« Tous les citoyens vont s'instruire et jouir à la fois, en venant contempler ici l'exposition annuelle des fruits de l'industrie française. Les savants, les
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
hommes de Ietires, viendront étildier eux-mémes le progrès de nos arts; ils auront enfin une basenpour asseoir la technologie ou la théorie instructive des arts et des métiers.
e Cette science était presque entièrement ignorée quand l'Encyclopédie en traça la première ébauche. Ce sont des écrivains français qui ont jeté les fondements de cette étude intéressante. Il est réservé à la France d'en réunir tout le système et d'en faire un objet d'enseignement public : peu de connaissances huniaines sont plus dignes de cet honneur.
« En effet, la technologie ouvre à l'esprit un champ bien vaste. L'économie rurale, la minéralogie pratique, tirent du sein de la nature des matières piomières que les arts et métiers savent approprier à l'usage des hommes et aux divers besoins de la société. Ces besoins sont la nourriture, le vétement, le logement; mais les arts ne s'en tiennent pas à ce qui pourrait être strictement nécessaire pour y pourvoir à la rigueur. S'ils s'étaient bornés là, la vie humaine aurait été bien triste et bien sauvage. Pour mieux répondre à nos désirs et pour nous rendre heureux par nos propres besoins, les arts étendent leur carrière, ils embellissent leurs produits, ils mettent tour à tour à contribution les trois règnes de la nature et les quatre parties du monde, ils joignent l'élégance à la commodité , et nos jouissances varient, et nos goùts sont flattés, en même temps que nos besoins se trouvent satisfaits.
e Ces arts, que l'idiome de l'ancien régime avait cru avilir en les nommant arts méceziques, ces arts, abandonnés longtemps à l'instinct et à la routine, sont pourtant susceptibles d'une étude profonde et d'un progrès illimité. Bacon regardait leur histoire comme une branche principale de la philosophie. Diderot souhaitait qu'ils eussent leur Académie; mais que le despotisme était loin d'exaucer son voeu, qu'il était loin de le comprendre 1 Il n'envisageait dans les arts que des esclaves d'un vain luxe, et non des instruments du bonheur social. Aussi, la plupart de ces arts sont restés dans l'enfance parce qu'on les a méprisés ; cependant l'industrie est fille de l'invention et soeur du génie et du goût : si la main exécute, l'imagination invente et la raison perfectionne. Les arts les plus communs, les plus simples en apparence, s'éclairent au foyer de la lumière des sciences; et let mathématiques, la physique, la chimie, le dessin, appliqués aux arts et métiers, doivent guider leurs procédés, améliorer leurs machines, simplifier leurs formes et doubler leurs succès en diminuant leur main-d'oeuvre.
e Alit rendons enfin aux artistes la justice qui leur est due ; que les arts nommés libéraux, bien loin d'affecter sur les autres une injuste prééminence, s'attachent désormais à les faire valoir! Que l'éducation publique fasse connaître à nos enfants la pratique et la théorie des arts les plus utiles, puisque c'est de leur exercice que notre constitution fait sagement dépendre l'admission des jeunes gens au rang de citoyens 7 I Que , tous les ans, ce temple ouvert à l'industrie par les mains de la liberté reçoive de nouveaux chefs-d'éeuvre t
7. Les jeunes gens ne peuvent étre inscrits sur le registre civique s'ils ne prouvent qu'ils savent lire, écrire et exercer une profession mécanique.
Qui une
42 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
émulation active , animant à la fois tous les points de la République, engage les artistes, les fabricants en tous les genres, à venir disputer l'honneur de voir distinguer leurs ouvrages et d'entendre leur nom retentir dans la fête auguste qui ouvre solennellement l'année républicaine I Que, pour mériter ces honneurs, ils lèchent à l'envi de perfectionner les produits de leur industrie ; qu'ils s'efforcent de leur donner le caractère simple, la beauté des formes antiques et un fini plus précieux, un lustre plus parfait encore que celui dont se vantent avec tant d'affectation les manufactures anglaises' Français régénérés, vous avez à la fois des modèles à surpasser et des rivaux à vaincre t Si les nations les plus libres sont nécessairement les plus industrieuses, à quel degré de gloire et de prospérité ne s'élèveront pas les arts vraiment utiles chez un peuple qui a voulu qu'on ne pût être citoyen sans exercer un de ces arts, et avec un gouvernement qui s'honore lui-même de l'éclat qui il se plaît à répandre sur eux I
« Le Directoire exécutif a vu avec peine que le temps n'ait pas permis, cette année, de donner à cette cérémonie intéressante l'appareil et la solennité dont elle est susceptible; mes yeux cherchent en vain , dans cette enceinte, les produits de l'industrie d'un grand nombre de départements qui à peine ont pu recevoir l'annonce de ce concours nouveau dans les fastes politiques de l'Europe. Mais si cette idée vraiment patriotique a pu exciter quelques regrets parmi ceux qui sont dans l'impossibilité de concourir à son exécution ; si ceux même qui sont assez heureux pour y concourir regrettent de n'avoir pas été prévenus plus ted, et de ne pas offrir à l'estime publique des produits plus parfaits, le but du gouvernement est rempli. L'an septième de la République montrera, dans son cours, tout ce que peut l'émulation sur un peuple libre et ami des arts.
« Yous qui les cultivez avec tant de succès, secondez les efforts constants d'un gouvernement paternel ; vos intérêts sont les siens; les arts ne peuvent régner qu'avec la liberté; vous êtes les ennemis les plus dangereux pour les ennemis de la République ; les victoires de l'industrie sont des victoires immortelles.
« Réunissez donc tous vos moyens, toute votre activité pour présenter à l'Europe étonnée, à le lin de l'année qui va s'ouvrir, le spectacle le plus imposant et le plus auguste que puisse donner un peuple civilisé. Que , dès le mois de messidor, it parvienne de tous les départements des échantillons de toutes les espèces d'industries , que le gouvernement soumettra à l'examen d'un jury , et qui ne seront admis à l'Exposition qui après cet examen. Que cette admission soit déjà un honneur dont les manufacturiers soient jalodx, et que les couronnes décernées ensuite le I.- vendémiaire par le Directoire exécutif soient la récompense la plus flatteuse à laquelle un républicain puisse aspirer t
« Pour moi, citoyens, celle qui touche le plus mon rosai', celle qui excite toute ma sensibilité, je la trouve dans la mission honorable qui m'est aujourd'hui confiée par le Directoire, et si j'ai pu vous pénétrer de ses véritables sentiments et de sa bienveillance pour les arts, si j'ai pu vous inspirer ceux qui m'animent, si j'ai pu augmenter encore et éclairer votre amour pour la République, ce jour sera le plus beau de ma vie. »
Quand une idée juste et féconde se manifesté chez un peuple comme
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 13
la France, elle devient bientôt le phare lumineux qui éclaire tous les autres peuples. L'idée de concentrer sur un point du territoire les différents produits du pays, pour que chacun puisse juger d'un coup d'œil les efforts de tous et en profiter, fut une idée lumineuse. L'année qui suivit la première exposition eut aussi son exposition publique, à laquelle concoururent 220 exposants de 38 départements. On distribua des médailles d'or , d'argent et de bronze ; des mentions honorables furent accordées, et on rappela les récompenses décernées en l'an VI.
L'impulsion était donnée , et il est curieux de voir, dans un aperçu chronologique et statistique sur les expositions de l'industrie, dû à M. Lavielle de Lameillère,avec quelle rapidité cette idée se propagea sur toute la terre.
A l'exposition de 1801, la musique n'est encore représentée que par des pendules à jeux de flûtes et des boîtes à carillon de l'horloger Lemaire. Toutefois, et comme se rattachant à cet art, on y voyait aussi des spécimens d'impression musicale en caractères mobiles dus à M. Olivier.
En 1802, deux luthiers entrent dans l'arène, MM. Reisse, de Strasbourg, et Nicolas, de Mirecourt. M. Olivier reparatt avec ses caractères mobiles, et M. Bouvier expose aussi de la musique imprimée typographiquement.
Une seule exposition a lieu sous le règne de Napoléon I., ; elle date de 1806. Les produits de l'art musical se sont enhardis. D'assez nombreux instruments s'y trouvent classés, et plusieurs d'entre eux sont récompensés.
A partir de 1819, les expositions induàrielles deviennent de plus en plus fréquentes dans notre pays, et l'étranger nous imite en stimulant par les mômes moyens son industrie nationale. Dans tous les États européens, des expositions ont lieu jusqu'en 1851, où Londres, élargissant le cadre des fêtes du travail, fait un appel à toutes les nations indistinctement. La France ne voulut pas rester en arrière de l'Angleterre, et, en 185'5, Paris vit la seconde exposition universelle qui ait eu lieu. Ce fut le tour de l'Angleterre en 1862, et nous arrivons ainsi au plus brillant des congrès industriels, à l'exposition universelle de 1867.
16 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
EXPOSITION UNIVERSELLE 1W 1867.
RÈGLEMENT GÉNÉRAL.
Depuis l'inauguration des expositions industrielles, les exposants ont mis leurs produits au concours, et les récompenses décernées par tous les jurys ont toujours eu le caractère de prix de concours. En dehors de ces prix et du classement des lauréats sur les listes,—classement qui indique les nuances dans l'ordre des mérites reconnus par les jurys , les faveurs dont certains exposants ont été l'objet à-toutes les expositionsde la part des divers souverains ne sauraient être considérées comme des prix d'exposition, et il est important qu'il ne,puisse se produire aucune confusion à cet égard. Un monarque est toujours libre de conférer ses ordres honorifiques à celui qu'il juge en être digne par une raison ou par une autre, et sans qu'il soit tenu de motiver son choix ; il n'en est point ainsi du jury, qui ne peut et ne doit juger que de la valeur des produits exposés (tout en tenant compte des antécédents de l'exposant , de l'importance de sa maison , etc.) , et motive ses jugements dans un rapport détaillé. Nous croyons donc indispensable de reproduire ici , dans son entier, le règlement officiel fixant la nature des récompenses pour l'Exposition universelle de 1867, et organisant les jurys chargés de les départir. Ce règlement, délibéré par la commission impériale le 7 juin 1866, a été approuvé par décret impérial du 9 juin de la môme année.
TITRE PREMIER.
DISPOSITIONS GÉNËnAtEs.
ARTICLE Pr.— Une somme de huit cent mille francs (800,000 fr.) est consacrée
aux récompenses qui doivent être décernées à l'occasion de l'Exposition-universelle de 4861.
• Aar. 2. Il est institué un jury international chargé d'attribuer les récompenses.
Le juryinternational est composé de six cents membres, répartis entre les différentes nations, d'après la proportion des surfaces occupées par les produits de chacune d'elles.
Le résultat de la répartition est indiqué par les tableaux A et B annexés au présent règlement.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
ART. 3. Les membres français du jury international des récompenses sont nommés par la commission impériale:
Les membres étrangers sont désignés respectivement par I- commission natio° nate de chaque pays.
Toutes les nominations doivent être faites avant le 1." décembre 1866.
La commission impériale, après s'être concertée avec les diverses commissions étrangères, répartit les membres du jury entre les classes.
ART. 4. — Le jury international doit accomplir ses travaux du le' avril au 14 mai 1867.
Toutefois, en ce qui concerne les classes 52, 67 à 88 et 95', les opérations du jury se poursuivront pendant toute la durée de l'exposition.
ART. 5. — La distribution solennelle des récompenses est fixée au 1"" juillet 1867.
TITRE II.
DISPOSITIONS SPÉCIALES CONCERNANT LE GROUPE DES OEUVRES D'ART.
Ara. 6. — Les récompenses mises à la disposition du jury international , pour les oeuvres d'art, sont réglées comme suit :
17 Grands prix , chacun d'une valeur de 2,000 fr.
3"? Premiers prix, chacun d'une valeur (le 800
44 Deuxièmes prix, chacun d'une valeur de 500
46 Troisièmes prix, chacun d'une valeur de 400
ART. 7. — Les récompenses instituées à l'article 6 sont réparties comme il suit entre les quatre sections des beaux-arts qui correspondent aux classes du 4 "" groupe.
1'" SECTION. — Classes 4 et 2 réunies : 8 grands prix , 15 premiers prix, 20 deuxièmes prix , 24 troisièmes prix.
2e SECTION. — Classe 3 : 4 grands prix, 8 premiers prix , 12 deuxièmes prix , 12 troisièmes prix.
3° SECTION. •••• Classe 4 : 3 grands prix, 6 premiers prix, 8 deuxièmes prix, 6 troisièmes prix.
4" SECTION. — Classe 5: 2 grands prix , 3 premiers prix, 4 deuxièmes prix , 4 troisièmes prix.
ART. 8. — Le jury pour le groupe des oeuvres d'art comprend soixante-trois membres.
La proportion numérique des membres français et étrangers, dans chacune des quatre sections , est indiquée par le tableau A annexé au règlement.
1. Classe 82 Moteurs, générateurs et appareils mécaniques spécialement adaptés aux besoins de l'exposition. — Classes 67 à 73 : 7. groupe, Aliments à divers degrés de préparation. — Classes 74 à 82 : 8e groupe, Produits vivants et spécimens d'établissements de l'agriculture. — Classes 83 à 88 : 9e groupe, Produits vivants et spécimens d'établisse-
ments de l'horticulture. — Classe 95 : Instruments et procédés de travail spéCiatix aux
ouvriers chefs de métier.
Id LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
Les membres français dés quatre sections sont nommés par la commission impériale parmi les membres du jury d'admission. lis seront choisis, en nombre égal , sur chacune des trois listes qui auront concouru à la formation de ce jury, institué conformément à la décision du 12 mai 4866.
Les exposants ayant accepté les fonctions de membre du jury international pour les oeuvres d'art ne sont pas exclus du concours pour les récompenses. Chacune des quatre sections est présidée par un de ses membres , choisi par la commission impériale. Deux des présidents sont Français.
ART. 9. — Les quatre sections peuvent se réunir pour proposer, s'il y a lieu, des modifications à la répartition des récompenses, telle qu'elle est établie l'article 7.
La commission impériale désigne un de ses membres pour présider les quatre sections réunies.
TITRE III.
DISPOSITIONS SPÉCIALES CONCERNANT LES NEUF GROUPES DES PRODUITS
DE L'AGRICULTURE ET DE L'INDUSTRIE.
ART. 10. •^ Les récompenses mises à la disposition du jury international , pour les produits de l'agriculture et de l'industrie, sont réglées comme suit :
Grands prix et allocations en argent d'une valeur totale de deux cent cinquante mille francs (969,000 fr.);
Cent médailles d'or d'une valeur de mille francs chacune;
Mille médailles d'argent ;
Trois mille médailles de bronze ;
Cinq mille mentions honorables, au plus.
Toutes les médailles ont le même module.
ART. 11.- Les grands prix sont destinés à réconmenser le mérite des inventions ou des perfectionnements qui ont apporté une amélioration considérable dans la qualité des produits ou dans les procédés de fabrication.
ART. 12. — L'attribution des récompenses instituées à l'article 10 pour les neuf groupes de l'agriculture et de l'industrie résulte des opérations successives de jures de classe, de jurys de groupe et d'un conseil supérieur.
ART. 13. — La proportion numérique des membres français et étrangers, dans chacun des jurys de classe , est fixée par le tableau A annexé au présent règlement.
ART. 14. — Chaque jury de classe se réunit à partir du le' avril 1867.
Dans sa première réunion, il nomme un président, un vice-président et un secrétaire. Il nomme ultérieurement un rapporteur, dont l'élection doit avoir lieu avant le 10 avril.
ART. $5, — Les jurys de classe peuvent s'adjoindre des associés ou des experts choisis soit parmi les antres classes du jury international, soit en-dehors de ce
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 4/
jury : dans ce dernier cas, la nomination de l'associé ou de l'expert doit être approuvée par la commission impériale.
ART. 16. — Les exposants qui ont accepté les fonctions de membres du jury international sont, par ce seul fait, mis hors de concours pour les récompenses.
Les exposants adjoints à un jury de classe, à titre d'associés ou d'experts, sont également exclus du concours, en ce qui concerne les produits de la classe où ils sont appelés à donner leur avis.
Toutefois la commission impériale se réserve d'autoriser certaines exceptions aux exclusions mentionnées dans les paragraphes précédents.
Anr. 17. — Les commissions étrangères sont invitées à désigner , auprès de chacun des jurys de classe, des délégués chargés de fournir tous les renseigne_ ments de nature à éclairer le jury, en ce qui touche les exposants de leur pays. Le domicile de ces délégués devra être notifié à la commission impériale avant le 20 mars 1867.
Les mêmes fonctions, pour la section française , sont remplies auprès de chaque jury de classe par le comité d'admission correspondant.
ART. 18. — Du 1 er au 14 avril , chaque jury de classe des groupes 2, 3, 4, 5, 6 et 10 procède à l'examen des produits, et fait, sans distinction de nationalité, le classement des exposants qui lui paraissent dignes de récompenses.
Le jury de classe dresse ensuite la liste des exposants qui, par application de l'article 16, se trouvent mis hors de concours, et propose les exceptions qu'il juge nécessaires.
Il classe enfin, sans distinction de nationalité, les collaborateurs, contre- manses et ouvriers qu'il croit devoir signaler, soit pour des services rendus à l'agriculture ou à l'industrie , soit pour leur participation à la production d'objets remarquables figurant à l'exposition.
Les listes de classement , revêtues de la signature des membres qui ont pris part au travail, seront déposées par le rapporteur au commissariat général, au plus tard le 14 avril 4867.
Les jurys de classe des classes 52 et 95 fournissent seulement les renseignements nécessaires pour fixer le nombre des récompenses qu'il convient d'attribuer à ces classes, et proposent les associés qui doivent les seconder pour Vexa, men permanent que réclame la nature des objets exposés.
Si un jury de classe n'avait pas présenté, le 14 avril, les listes indiquées cidessus,la commission impériale pourvoirait d'office à l'établissement de ces listes. ART. 19. — Du 10' au 14 avril , chaque jury de classe des groupes 7, 8 et 9 dresse la liste des associés dont il demande l'adjonction pour l'examen successif des produits pendant la durée de l'exposition, et fournit les renseignements nécessaires pour fixer le nombre des récompenses.
ART. 20. — Les présidents et rapporteurs des jurys de classe sont les membrés des jurys de groupe ; les présidents sont , en cas d'absence, remplacés par les vice-présidents.
Un président et deux vice-présidents sont nommés, en dehors de ces membres, pour chaque jury de groupe.
La répartition des présidents et vice-présidents des jurys de groupe entiu'les





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